3
— Peu avant le crépuscule, nous avons trouvé un coin abrité à l’embouchure d’un oued. Le capitaine Ramosé jugeant l’endroit sûr, nous nous y sommes amarrés pour la nuit. Nous étions bien loin de nous douter de ce qui nous attendait au détour d’un banc de récifs !
Tjanouni, le rameur que Bak avait blessé la veille dans son amour propre, s’interrompit pour accroître la tension dramatique de son récit.
Derrière lui, Imsiba, qui tenait les avirons pendant que le courant entraînait l’esquif, arracha son regard à la rive orientale, le long de laquelle ils progressaient, pour lever les yeux au ciel. Réprimant un sourire, Bak encouragea le marin d’un signe de tête. Peu après son arrivée à Bouhen, il avait appris que les habitants de cette terre misérable n’aimaient rien tant que jouer avec les nerfs de leurs supérieurs. Sa patience leur donnait l’occasion de s’amuser tout en lui fournissant les réponses dont il avait besoin. Cependant, il ne pouvait montrer trop d’intérêt, de peur de les pousser à l’exagération.
— L’oued est long mais étroit, et l’eau à son embouchure est profonde. Les berges escarpées ne laissent pas place aux cultures, raconta Tjanouni, qui prit le temps de se gratter le flanc en observant Bak à la dérobée. Avec trois compagnons, j’ai quitté le navire afin de faire un tour au bord de l’eau. C’était le coin idéal pour chercher du petit bois et des objets de peu de valeur rejetés sur la rive pendant l’orage.
Bak considéra la terre qui s’étendait de chaque côté, une terre assoiffée, désolée, où l’expression « de peu de valeur » était à prendre au sens littéral. À l’ouest, une couverture de sable blanchi par le soleil de midi s’accrochait au sommet de l’escarpement. Parfois, elle envahissait la pente d’un cours d’eau depuis longtemps à sec ou glissait au-dessus des rochers sombres pour être avalée par le fleuve enflé. Par endroits l’escarpement reculait, cédant la place à une étroite plaine de riche terre noire qui nourrissait quelques petits villages. Les palmiers, les tamaris et les acacias aux racines gorgées par les eaux bordaient des champs, des canaux et le fleuve. Plus haut, des hommes labouraient la terre moins humide ; les sillons fraîchement creusés, où apparaissaient des vers et d’autres insectes, attiraient des nuées d’oiseaux.
Sur la rive orientale, l’or du désert se teintait de brun. Là-bas, le paysage était plus rude, plus rocailleux. Nichées entre les hautes terres et le fleuve, de pauvres poches de limon émergeaient des eaux. Devant, un oued s’ouvrait en un étroit triangle de fertilité cerné de parois abruptes, attirant les ibis, les grues et les aigrettes. La majeure partie de l’oasis était ombragée par des palmiers ; des vignes mûrissaient sur une terrasse naturelle qui n’était immergée qu’au plus fort de la crue. Une douzaine de bâtisses en pierre et en terre cuite, perchées sur un plateau sableux, dominaient la terre arable.
— On approche de l’épave, annonça Tjanouni. C’est dans le prochain oued après ce village.
Avec un regain d’intérêt, Bak scruta le petit groupe de maisons aux couleurs ternes. Là-bas il trouverait la cargaison, pressentait-il, de même que les membres d’équipage, s’ils avaient survécu au naufrage. Le village ne paraissait pas différent de tous ceux qui avaient poussé sur cette terre misérable. Dans des ruelles tortueuses, des canards et des oies grattaient la boue, des chiens se provoquaient sans grande ardeur. Des enfants nus suivaient l’esquif des yeux pendant que leurs mères lavaient du linge au bord des eaux troubles. Deux hommes assis à l’ombre jouaient aux dames, attendant la décrue. Si ces villageois avaient été les premiers à découvrir l’épave, ils s’étaient appropriés son contenu. Qui aurait agi différemment, le long du fleuve ?
L’air distrait de Bak incita Tjanouni à reprendre son histoire :
— Nous avons contourné les écueils et là, devant nous, l’épave est apparue. On avait peine à la distinguer à cette heure tardive, d’autant plus qu’elle se trouvait dans l’ombre de la falaise. L’un de nous est retourné à la hâte prévenir le capitaine, tandis que mon compagnon et moi courions vers le vaisseau. Celui-ci était brisé, battu par la tempête. Personne n’y montait la garde.
— Tu ne t’es pas aperçu que la cargaison avait disparu ? interrogea Imsiba d’une voix sèche, promettant moins de patience que Bak.
Tjanouni se retourna pour lancer un bref coup d’œil au Medjai, comme pour voir jusqu’où il pouvait aller. Pas très loin, conclut-il sans doute, car il en vint directement au fait :
— Quelques objets se trouvaient encore sur le pont, aussi avons-nous cru que la cargaison était légère, mais intacte. C’est le capitaine qui, à son arrivée, a grimpé à bord pour dresser l’état des lieux. C’est lui qui a trouvé la cabine déserte et la cale vide, continua-t-il à l’adresse de Bak. Il m’a donc envoyé à Bouhen, afin de te prévenir.
Les marchandises entreposées sous le pont servaient de lest. Pas un capitaine jouissant de tout son bon sens ne se serait aventuré loin sans cela, quitte à charger des rochers. Les navires à quille courte et à fond arrondi manquaient de stabilité et chaviraient facilement, surtout en remontant le fleuve toutes voiles déployées, mais aussi lorsqu’ils voguaient vers le nord, propulsés par le courant et un équipage de rameurs. Peu d’hommes auraient couru un risque aussi énorme. Ramosé avait très probablement raison de supposer que la cargaison avait disparu. À moins qu’il ne l’ait lui-même récupérée, espérant, à l’instar de Rennefer, aveugler la police en donnant l’alerte.
Bak aperçut un sentier le long des terrasses naturelles qui ceignaient l’oued. Il imagina le désert au-delà, le sable doré trop brûlant pour être foulé pieds nus, et les affleurements rocheux procurant de l’ombre aux petits habitants des lieux : lézards, scorpions, serpents.
— Ce sentier mène à l’épave ?
— Oui. Le trajet est facile, à partir du village.
Bak manœuvra de manière à guider l’esquif vers la rive. Ses paroles acérées glissèrent comme une dague tirée d’un étroit fourreau :
— Et c’est ici que tu as volé ce bateau ?
Tjanouni se crispa un instant, puis ouvrit de grands yeux candides.
— Je l’ai seulement emprunté.
Imsiba laissa échapper un petit rire dédaigneux. Les traits du rameur se figèrent. Bak masqua son amusement sous un air réprobateur tandis que Tjanouni feignait l’indignation.
— En voyageant à pied, je n’aurais pas atteint Bouhen avant la nuit. J’ai cru préférable de m’en procurer un provisoirement afin que vous parveniez à l’épave à temps. Le capitaine Ramosé souhaite repartir pour le Nord, mais, comme je vous l’ai dit dès que je vous ai vus, il se sent obligé d’apporter son aide. Soit pour reconduire les rescapés à Bouhen, s’ils trouvent le courage de revenir sur le navire pillé, soit pour transporter tous les biens récupérables.
Bak considéra le rameur avec sévérité.
— Plus tard, quand j’aurai discuté avec Ramosé, tu me ramèneras dans ce village. Alors, tu expliqueras que c’est toi qui as volé, enfin, « emprunté » cet esquif.
Le désarroi se peignit fugitivement sur le visage de Tjanouni. Bak se radoucit. Le délit était minime et facile à réparer.
— Je doute que tu aies de grandes raisons de t’inquiéter. S’ils se sont emparés de la cargaison, ils seront trop occupés à se justifier pour se plaindre de ton larcin.
— S’agit-il bien d’un accident, ou le navire a-t-il pu être échoué de propos délibéré ? interrogea Bak en s’approchant du bateau renversé.
Il prenait soin de ne pas trop remuer la vase sous ses pieds afin de ne pas troubler l’eau davantage. Il se pencha pour mieux examiner la carène.
Le capitaine Ramosé, son visage hâlé pincé par une colère sourde, était auprès de lui.
— Tu es trop soupçonneux, lieutenant.
Il faisait moins allusion à l’épave qu’à ce qui s’était passé à son propre bord. Il avait regardé dans un silence tendu Imsiba rejoindre son navire à la nage et se hisser sur le pont. Il n’avait pas eu besoin d’explication pour deviner l’intention du sergent : si, avec la complicité de son équipage, il avait déchargé la cargaison du navire naufragé pour la transférer dans une cache toute proche, le Medjai saurait la vérité.
Bak ne dit mot et admit seulement en son for intérieur qu’il péchait quelquefois par excès de prudence. Ramosé désigna la longue planche rompue de la quille.
— Vois par toi-même : toute son épine dorsale est brisée.
Le vaisseau, long de soixante-dix coudées de la poupe à l’étambot, gisait de tout son poids contre un gros bloc de grès, qui avait dû jadis être charrié dans l’oued quand, sous l’effet d’une violente pluie d’orage comme il en survenait parfois dans les montagnes orientales, les eaux de la crue avaient déferlé dans le lit asséché. Outre la planche principale de la quille, le flanc gauche était défoncé, comme transpercé par la pointe d’une gigantesque flèche. Le navire embroché penchait sur le côté, sa coque submergée jusqu’à hauteur de cuisse.
— J’en sais trop peu en matière de navigation pour hasarder une hypothèse, dit Bak en se redressant. J’aimerais que tu m’éclaires.
— Seuls les dieux ont pu pousser ce navire si loin à l’intérieur des terres et le jeter si fort contre le récif.
Ramosé observa la vase soulevée dans le sillage de Bak, puis longea la coque. Sa main glissa sur le bois noirci et grenu d’avoir servi tant d’années. Près de la proue, il se pencha très bas sous le fleuron puis scruta l’embouchure de l’oued où attendait son propre navire. Son ton devint cassant :
— D’après moi, ils ont été surpris par la tempête. Le capitaine Roï a dû voir en cet oued un présent des dieux. Mais ils ont été entraînés dans les hauts-fonds, puis contre ce rocher, sans aucune chance de salut.
La théorie était plausible, cependant…
— Tu penses que tout l’équipage a péri ? demanda Bak en regardant le pont incliné, mais intact. À part cette énorme brèche, les dégâts sont si minimes et l’eau si peu profonde que cela semble impossible.
Un banc de minuscules poissons vint tournoyer autour de lui en chatouillant ses jambes. Les sourcils froncés, Ramosé réfléchit, chercha dans ses souvenirs.
— La tempête a été rude, néanmoins la plupart des hommes en ont probablement réchappé. Tout de même, ça ne m’étonnerait pas qu’un ou deux matelots soient passés par-dessus bord avant de quitter le fleuve. J’ai vu de mes yeux l’eau balayer l’esplanade la plus haute, à Bouhen. Après l’orage, les poissons flottaient le ventre en l’air, avec des oiseaux morts ou blessés abattus par le vent.
Bak repensa au village plus au sud, si tentant pour des hommes sans abri, ployant sous le fardeau d’une cargaison volée. Mais où se trouvait le capitaine ? Il n’aurait certainement pas abandonné son vaisseau et sa cargaison.
Il remonta sur la berge escarpée. Au bout de l’oued, le navire de Ramosé se balançait sur la houle légère. Le pont et les équipements grinçaient, son pavillon bruissait sous la brise douce. À l’avant et à l’arrière, des aussières reliaient le vaisseau aux piquets d’amarrage fichés dans la pente, au-dessus du bord de l’eau. Sur le pont, Imsiba bavardait avec les hommes d’équipage.
Certain que le Medjai saurait à quoi s’en tenir, Bak reporta son attention sur l’épave empalée. Un mât fixe s’élevait au centre d’une modeste cabine à armature de bois, flanquée de pans bruns en joncs grossièrement tressés. Comme le navire suivait le fil du courant, les vergues étaient rabattues sur le toit de la cabine et la voile pliée au-dessous. La poupe avait été projetée contre la paroi de l’oued, écrasant le poste de pilotage et le gouvernail. L’avant, intact, reposait sur un coin d’herbes dures, sur la rive opposée. Une pile d’au moins vingt rondins d’ébène, longs de six coudées, avait fracassé la rambarde après avoir échappé à ses attaches et dépassait du bord, en équilibre précaire. Un sarcophage de bois, peint en blanc, était arrimé à la cabine ; sur la forme humaine, un ruban jaune couvert d’inscriptions noires courait de la poitrine aux orteils, entrecroisé par intervalles de rubans transversaux. Une quinzaine de paniers en jonc, au couvercle scellé, avaient glissé contre le pied de la rambarde au moment du choc.
Sans pouvoir s’expliquer pourquoi, Bak se sentait triste devant ce navire blessé. Ce n’était qu’un banal bateau de commerce, de taille moyenne, avec pour seul ornement un œil d’Horus peint sur la proue. Pourtant il avait dû posséder une beauté majestueuse, lorsqu’il fendait les eaux de son bois sombre et lustré qui avait essuyé tous les climats, sa voile rectangulaire largement déployée telles les ailes d’un gigantesque oiseau.
— Pourra-t-il naviguer à nouveau un jour ?
— Ce ne sont pas des réparations anodines. Le récif a déchiré le cœur du navire, jugea Ramosé, qui recula en éclaboussant son pagne pour examiner encore les dégâts. Il faudra le mettre en cale sèche dans un chantier.
Bak se rappela le vaisseau amarré à Bouhen, la veille de l’orage. L’ébène arrivant du nord dans le Ventre de Pierres était généralement tronçonnée en raison de la difficulté du transport, aussi ces rondins avaient-ils éveillé sa curiosité. Le capitaine, qu’il n’avait jamais vu et se rappelait à peine, était absorbé par l’inspection finale avant le départ, de sorte qu’il s’était entretenu avec le scribe chargé de percevoir les taxes. L’ébène, lui expliqua celui-ci, avait été transportée le long des rapides pendant la crue, sur le petit navire d’un Kouchite si intrépide qu’il avait bravé les eaux sauvages et turbulentes par plaisir autant que par intérêt.
Hormis le bois, la cargaison ne sortait pas de l’ordinaire. Des peaux de vache sur le pont. Des lingots de cuivre, apportés d’un entrepôt par une file ininterrompue de débardeurs qui les entassaient ensuite dans la cale. Désormais, il ne restait plus que le cercueil, les rondins et les paniers. « Trop lourds pour être déplacés aisément, supposa Bak, ou bien n’en valant pas la peine. »
— Ont-ils laissé quelque chose en bas ? demanda-t-il.
— Pas même la voile.
Ramosé escalada la pente pour le rejoindre. Les pieds largement écartés, les pouces coincés dans sa ceinture de part et d’autre de son ample bedaine, il fixait sa propre barge. Imsiba se trouvait encore sur le pont, où il sondait paniers, coffres et baluchons tout en bavardant gaiement comme si sa tâche n’était qu’une pure formalité. La bonne humeur souriante du Medjai, mais surtout sa rigueur implacable ne manquaient jamais de faire flancher ceux qui avaient quelque chose à cacher.
Bouillant de rage, Ramosé arracha son regard à son navire pour le poser sur l’épave.
— La dernière fois que j’ai vu ce vaisseau, c’était à Kor, où les hommes déchargeaient des céréales. Roï comptait ensuite s’arrêter à Bouhen pour embarquer du cuivre qu’il devait livrer à Abou. Je connaissais assez peu cet homme, c’est pourquoi je ne me suis pas attardé pour bavarder.
Bak répugnait à faire l’éloge de gens qui s’appropriaient le bien d’autrui, offensant Maât, cependant il devait reconnaître que les voleurs ne manquaient pas de détermination. Les lingots de cuivre, de même que les peaux, étaient lourds et encombrants. Il avait fallu un travail de fourmi pour vider la cale, nettoyer le pont de presque tout ce qui s’y trouvait puis dissimuler le butin. Un jour de plus, et ils auraient raflé l’ébène. Qui sait s’ils n’espéraient pas réduire le navire en petit bois pour le feu. Quant au sarcophage, une fois le cadavre jeté par-dessus bord, il aurait été conservé en vue d’un usage ultérieur.
Les yeux de Ramosé se posèrent une fois encore sur son propre bateau avant de revenir sur l’épave. Sa voix vibrait d’amertume lorsqu’il affirma :
— Nous avons trouvé ce navire dans l’état où tu le vois, lieutenant. Si je mens, qu’Hapy nous engloutisse tous !
Peu d’hommes du fleuve auraient proféré en vain un tel serment. Celui qui évoquait la vengeance du dieu était d’une honnêteté sans faille, ou si coupable qu’il savait mériter la mort par noyade.
Bak posa la main sur l’épaule du capitaine et répondit en souriant :
— Il faut en passer par là, Ramosé. Je dois être sûr de ton innocence. Pour récupérer la cargaison volée, j’aurai besoin de ton aide et de celle de tes hommes.
Le rire de Ramosé résonna, sec et ironique.
— Ce n’est pas croyable ! En même temps que tu m’insultes, mettant en cause mon intégrité, tu sollicites mon assistance !
Il secoua la tête en exagérant son air d’incrédulité avant de rire à nouveau.
— Vraiment, je n’ai jamais vu d’homme aussi parfait pour sa tâche. Maât a trouvé en toi l’instrument idéal.
Bak ne fut pas certain d’apprécier cette réflexion. Il aurait aimé y discerner un compliment et non une critique, car si Maât était la divinité de la vérité et de l’ordre, le mot « instrument » le chiffonnait.
Pour éviter une discussion, et peut-être des paroles trop vives, Bak s’éloigna le long de la berge où émergeaient les pointes irrégulières des roseaux. Au bout de quelques pas, il atteignit la pente raide menant au sommet de l’escarpement. La surface du sentier était sablonneuse, mais incrustée de pierres tassées par le passage de pieds et de sabots. Autant dire indéchiffrable. Toutefois, des hommes pressés cherchaient souvent des raccourcis et, pour peu qu’ils soient lourdement chargés, il leur arrivait de dévier à droite ou à gauche.
Bak gravit la pente jusqu’au premier lacet et s’arrêta pour étudier le sol de chaque côté. Rude et rocailleux, celui-ci parut d’abord aussi insondable que le sentier, mais le lieutenant trouva bientôt une minuscule poche de sable déposé par l’orage récent, où apparaissait l’empreinte parfaite d’un pied nu que le vent n’avait pas encore estompée. C’était un pas d’adulte, trop grand pour être celui d’une femme, sans rien de particulier. Parfaitement quelconque, en somme. Peut-être celui d’un marin, peut-être pas. Offrant une rapide prière à Amon afin que sa patience soit récompensée par un indice plus probant, Bak persévéra. Il avançait d’un ou deux pas à la fois, puis s’immobilisait pour repérer d’autres dépôts sablonneux.
La piste vira encore sur elle-même. Il distingua une nouvelle poche plus vaste, abritée par un affleurement rocheux au-dessus du chemin, et crut y apercevoir une sorte d’empreinte. Retenant son souffle, il gravit prestement la pente. Son pied dérapa sur une pierre branlante et il s’écorcha le genou. Indifférent au sang suintant de la blessure, à la brûlure de la chair, il s’accroupit afin d’examiner la trace dans le sable.
Elle était nette et facile à interpréter. Bak reprit espoir. Sur la gauche, un carré lisse apparaissait au milieu d’un réseau de triangles : l’impression du vêtement en filet porté par les rameurs, avec une pièce de cuir à l’arrière pour protéger le pagne. Et puis, à côté sur la droite, l’empreinte minuscule d’une patte de singe, un peu floue comme si l’animal tenait à peine en place. Bak s’étonna qu’une créature aussi exotique vive dans un pauvre village sur cette partie du fleuve. Pourtant, ni le navire de Roï ni celui de Ramosé ne transportaient d’animaux sauvages dans leur cargaison. Le singe était-il un animal familier ? Un marin pouvait l’avoir trouvé et gardé pour compagnon. En tout cas, il n’appartenait pas à l’équipage de Ramosé, car on n’avait pas vu de singe lors de l’inspection à Bouhen.
Non, l’homme qui s’était assis à cet endroit venait du navire échoué. Les autres survivants et lui s’étaient dirigés vers le sud, jusqu’au village où ils avaient recruté de l’aide pour récupérer la cargaison. Mais qu’était-il advenu de Roï ? Pourquoi un capitaine aurait-il dépouillé son propre vaisseau de tout ce qu’il transportait ?
Un mouvement attira son attention au débouché de l’oued. À la rambarde de la barge de transport, Imsiba agitait les deux bras au-dessus de sa tête, le signal convenu pour indiquer que Ramosé et ses hommes étaient innocents. Bak dévala la piste et s’empressa de rejoindre l’homme envers lequel il avait des torts. Des excuses s’imposaient.
— Jusqu’à ton arrivée, nous ne savions rien de ce naufrage.
Pahouro, le chef du village en amont, secoua sa tête chenue pour opposer un démenti formel.
— Puisque nous n’en savions rien, nous n’avons pas pu prendre la cargaison.
Un argument d’une logique imparable, qui n’en était pas moins un fieffé mensonge. Le policier s’appuya contre le muret en brique crue, à hauteur de hanches, qui enfermait deux vaches blanches bien grasses et un âne gris. Il scruta la piste au sommet de l’escarpement, à l’endroit où elle disparaissait. Aucun signe d’Imsiba, parti chercher un jeune garçon qu’il avait aperçu tout en haut, en train de contempler l’épave. Un villageois, peut-être, ou bien l’un des marins disparus.
À l’intérieur de l’enclos, les mouches bourdonnaient autour de plusieurs tas de fumier verdâtre, dont les relents se mêlaient à l’odeur des animaux et aux effluves piquants du fourrage. Un corbeau apprivoisé sautillait le long du muret, réclamant à cris rauques de la nourriture ou de l’attention. De là où Bak se trouvait, le village correspondait à l’impression qu’on en avait depuis le fleuve : quelques maisons misérables reliées par d’étroits chemins poussiéreux, dont les portes ouvraient sur des pièces sombres, à l’atmosphère confinée. Trois petits enfants nus, l’un suçant son pouce, l’observaient du haut d’un toit.
De temps à autre, Bak apercevait les marins de Ramosé qui passaient de maison en maison, conduits par Tjanouni, pour chercher les marchandises manquantes. Il avait placé le rameur à leur tête sitôt l’esquif restitué avec les excuses appropriées. L’humiliation était suffisante. Les villageois se tenaient à l’écart et suivaient leur progression de loin, en chuchotant. Ils semblaient plus sournois que vexés ; c’étaient des gens qui dissimulaient un secret, non les victimes indignées d’une fouille inique.
— Ton village et tes champs sont bien entretenus, Pahouro. Quant à tes palmiers-dattiers, ajouta Bak en désignant du menton l’oasis qui s’étendait en bas, je gage qu’ils suscitent l’envie de tous les habitants de cette partie du fleuve. Franchement, à la fin de l’orage, tu n’as pas eu le bon sens d’envoyer les enfants à la recherche des objets utiles ou agréables rejetés sur le rivage ?
Pahouro, d’abord flatté par le compliment puis blessé par sa conclusion, changea de position sur l’unique fauteuil que comptait le village. Le siège en bois, doté d’un dossier raide, s’ornait d’un coussin aux motifs de spirales multicolores entrelacées. Avant que le vieillard ne s’y installe, Bak avait remarqué la minceur du rembourrage, destinée, peut-être, à mettre les motifs en valeur. Quelle que fût la raison d’une telle parcimonie, le coussin était bien fin pour protéger le postérieur osseux du chef du village. Bak sentit que sa patience serait couronnée de succès, car Pahouro finirait par éprouver une envie irrésistible de se lever. Cependant, il préférait ne pas attendre aussi longtemps.
— L’orage s’est calmé tard, répondit Pahouro, passant de la fesse gauche à la droite, d’un mensonge à l’autre. Je n’aime pas savoir les enfants loin du village à la nuit tombée.
Bak ramassa un fétu de paille, en mâchonna l’extrémité, puis il forma un sourire compatissant.
— J’aurais montré la même prudence, surtout avec une bonne dizaine de marins montant du fleuve à la recherche d’un abri et de nourriture.
— L’équipage a survécu ? dit Pahouro d’un ton soulagé. Hapy soit loué de les avoir épargnés.
— Ne prétends pas que tu ne les as pas vus ! Mon sergent medjai a suivi leurs traces depuis l’épave jusqu’à ce village.
Il mentait à son tour, exploitant une opinion préconçue des gens de la région, selon laquelle les Medjai connaissaient mieux le désert que quiconque à Ouaouat. Il ne leur venait pas à l’idée que les hommes de Bak avaient tous grandi au pays de Kemet, et que la plupart avaient passé leur jeune âge à cultiver les champs d’Amon.
Pahouro s’agita sur son siège, non à cause du manque de confort, devina Bak, mais parce qu’il commençait à se sentir acculé.
Les matelots quittèrent la dernière maison, leur fouille terminée, et Tjanouni secoua négativement la tête. Ils n’avaient rien trouvé. Bak ne voyait pas non plus Imsiba reparaître sur le sentier en compagnie du jeune guetteur. Le soleil terminait sa course vers l’horizon. Tout espoir de mettre bientôt la main sur l’équipage et la cargaison s’évanouirait en même temps que la lumière.
— Je sais que tu as récupéré tout ce que tu pouvais. Pourquoi pas, après tout ? La vie est dure, sur cette terre ingrate.
Bak fixa le vide comme s’il tâchait de prendre une décision, puis cracha la paille et se leva.
— Voici ce que je vais faire, Pahouro : si tu me guides jusqu’aux marchandises qui manquent, je fermerai les yeux sur ton infraction.
Le vieil homme fronça les sourcils, sceptique.
— Je ne blâmerai personne dans ce village, promit Bak. Ni homme ni femme, ni enfant. Je tournerai les talons, je m’en irai et il n’en sera jamais plus question.
— Tu accuses à tort, lieutenant, soupira Pahouro en secouant la tête.
Une pensée secrète donna à son visage un air rusé, et il s’appuya sur les accoudoirs pour se propulser hors du fauteuil.
— Viens, laisse-moi te montrer.
Sans un regard en arrière, il avança parmi les maisons du village. Bak, se pressant pour le rattraper, fit signe à Tjanouni de les accompagner.
Pahouro les guida d’une bâtisse à l’autre, dans des remises et sous des auvents. Il les invita à palper et à sonder, à regarder encore ce que la patrouille avait déjà examiné. Certain que le vieillard tentait de le berner, Bak scrutait tout avec attention, l’esprit à l’affût. Comme la première fois, les villageois les observaient de loin, en chuchotant, cependant ils paraissaient d’humeur réjouie, et Bak vit même un homme donner un coup de coude à son voisin. La cargaison pillée était là, il en aurait mis sa main au feu. Mais où ? Était-il passé tout près sans la voir ?
Enfin, un chemin étroit les conduisit à un édifice construit à l’arrière de la terrasse naturelle. D’après l’agencement des pierres et les différences de taille des briques qui le composaient, Bak sut qu’il avait été bâti maintes générations plus tôt, puis réparé ou modifié à plusieurs reprises dans le passé. La façade présentait des traces récentes de rénovation, mais l’arrière du bâtiment menaçait ruine. Un mur avait croulé, un autre penchait à un angle précaire. Plus de la moitié du toit s’était affaissée.
Six grandes poteries grises, transformées en ruches, attirèrent le regard de Bak vers une partie intacte du plafond. Que faisaient-elles là ? D’ordinaire, on plaçait les ruches près de l’oasis, sûrement pas à l’autre bout d’un village, ce qui obligeait les insectes à survoler les toits où les femmes travaillaient aux heures fraîches et où jouaient les enfants. Dans la ruelle au-dessous, il remarqua que des abeilles s’agglutinaient autour des éclats d’une petite jarre dans une mare d’or liquide. Du miel. Devant cette touche magistrale, il rit tout bas.
— As-tu fouillé cette bâtisse, Tjanouni ?
— Oui, mon lieutenant, répondit le rameur, presque obséquieux envers Bak auquel il devait sa nouvelle autorité. Nous n’y avons rien trouvé du tout.
— L’un d’entre vous est-il monté sur le toit ?
— Avec ces essaims d’abeilles ? protesta Tjanouni. Personne n’avait envie de se faire piquer ! D’ailleurs, c’était inutile. On voyait l’intérieur à travers les éboulis.
Bak avança lentement au milieu des insectes vrombissants, en prenant soin de ne pas les alarmer. Ayant atteint le long mur de pierres cimentées à l’aide de boue séchée, il en effleura la surface de l’index. Bien que sec en apparence, le ciment improvisé était frais et humide, souple au toucher. Les pierres venaient d’être posées. Quand le policier se retourna, Pahouro le considérait avec une considération accrue, et Tjanouni avec une expression proche de la vénération.
— Qu’on ouvre une brèche dans ce mur, dit-il au vieil homme.
— Pas la peine, se résigna Pahouro. Je vais te montrer ce que tu désires voir.
Il guida Bak dans l’édifice et gravit un escalier défoncé aboutissant au toit. Les abeilles volaient autour d’eux, quittant puis regagnant les ruches, résolues à fournir une dernière livraison de miel avant l’obscurité. Ils progressèrent avec circonspection jusqu’au bout de la partie intacte. À leurs pieds apparut une petite pièce carrée, sans doute abandonnée depuis longtemps, qui venait d’être transformée en dépôt sans porte ni fenêtre. Des dizaines de lingots de cuivre, épais d’un doigt et dont la forme évoquait des dépouilles d’animaux, étaient empilés contre les murs. Les peaux ne s’y trouvaient pas.
— Où avez-vous caché le reste ? interrogea Bak.
Les yeux du vieillard se levèrent vers lui et sa voix vibra de sincérité.
— Tout ce que nous avons trouvé est là.
Bak jugea que l’heure était venue d’énoncer une vérité très simple :
— Deux choix s’offrent à moi, Pahouro. L’un est la promesse que je t’ai faite tout à l’heure. Le second est beaucoup moins plaisant.
Il s’approcha de l’extrémité de la toiture et contempla l’oasis, au-delà du village. Les palmiers d’un vert luxuriant et le sol noir fertile émergeraient bientôt des eaux en crue.
— Je peux emmener tous tes hommes de plus de quatorze ans à Bouhen, où ils comparaîtront pour vol devant le commandant. S’il les déclare coupables, ce qu’il ne manquera pas de faire, ils rejoindront un convoi de prisonniers en partance pour le désert. Ils travailleront dans les mines au profit de notre souveraine, Maakarê Hatchepsout. Un juste châtiment, n’est-ce pas, pour ceux qui l’ont lésée de ce qui lui revient de droit ?
Pahouro l’écoutait, pâle et figé, bouleversé par cette menace. Si tous les hommes valides étaient emmenés au loin, il ne resterait plus que les femmes et les enfants pour ensemencer les champs et s’occuper des récoltes, ce qui était exiger l’impossible. Pis encore, nombre des hommes ne survivraient pas à une peine si sévère.
— Tu fermeras les yeux ?
Si la question n’était pas une prière, elle y ressemblait fort.
— Je l’ai promis et je tiendrai parole.
— Viens avec moi.
— Voilà tout ce que nous avons trouvé à bord, jusqu’au moindre petit objet.
Pahouro ressemblait à un homme brusquement plongé dans le veuvage, tant était grande son affliction de perdre ces précieuses marchandises. À côté de lui, Bak s’efforçait de masquer sa stupeur. Il s’attendait à voir des peaux, une voile, quelques objets utiles – or un véritable trésor s’étalait sous ses yeux.
Le vieux l’avait conduit au bout de la vallée fertile. Là, ils avaient gravi un chemin escarpé jusqu’à une profonde indentation dans la face rocheuse, entourée d’un cercle d’énormes pierres. Le long de la paroi du fond, un surplomb protégeait les cages du soleil et du vent. Elles renfermaient deux lionceaux et un couple de petits félins dont Bak ignorait le nom, quatre chiens sauvages – des chiots, en réalité – et plusieurs singes, dont deux jeunes babouins, qui étaient des animaux sacrés destinés à la demeure d’un dieu, à Kemet. Sans les peaux rousses, brun-gris ou noir et blanc amassées contre les rochers, Bak aurait pu douter que cette marchandise provenait du navire qu’il avait vu à Bouhen.
Un glapissement aigu attira son regard vers le surplomb au-dessus des cages, d’où le dévisageait un petit singe gris perché sur l’épaule d’un rameur d’environ treize ans – sans doute celui qui avait laissé l’empreinte sur le sable. Le gamin était en compagnie d’un matelot plus âgé, aux muscles puissants et au nez tordu, qui était assis les genoux contre sa poitrine et regardait Pahouro d’un œil mauvais. Des silhouettes peintes d’hommes et de bétail semblaient cheminer sur le mur au-dessus de leur tête, ainsi qu’au-dessus des cages. Plus loin, d’autres dessins rouge et noir bleuté ornaient la paroi derrière un monceau de peaux de léopard, de zèbre et de girafe, des paniers d’œufs et de plumes d’autruche, des jarres et des coffres dont les étiquettes indiquaient des huiles aromatiques, des épices, de l’encens.
Tant d’objets de prix, beaux et rares, dont tous jusqu’au dernier étaient à coup sûr passés en fraude. Bak tendit la main, paume en l’air. Bien que moite, du moins elle ne tremblait pas, ce qui aurait trahi sa surexcitation.
— Il me faut le manifeste du navire.
Ignorant le marin au nez tordu, dont le visage s’empourprait de colère et de reproche, Pahouro alla chercher à l’autre bout du surplomb une jarre d’argile grise contenant une demi-douzaine de rouleaux de papyrus.
— Personne au village ne sait lire, pas plus que les rescapés du naufrage, mais ce que tu cherches doit être là-dedans.
Les notes griffonnées à l’extérieur des documents révélèrent, non pas un inventaire scellé, ce qui eût été normal, mais deux. Le premier, bref et concis, mentionnait des peaux de vache, des rondins d’ébène, le sarcophage d’un certain Amenemopet embarqué à Kor, et pour finir des lingots de cuivre chargés à Bouhen. Il était tracé dans l’écriture serrée et familière d’un scribe en chef que Bak connaissait bien. Le second, plus long, répertoriait les objets exotiques cachés dans l’abri, outre des denrées plus banales. C’était un faux, destiné à convaincre un contrôleur curieux que toute la cargaison était en règle. L’écriture était nette, les signes formés à la perfection, comme par un scribe décidé à omettre la moindre habitude négligente qui aurait permis plus tard de l’identifier.
Bak parcourut la cache en comparant la liste avec les articles qu’il voyait. Sans décompte exact, il ne pouvait en avoir l’assurance, toutefois il pensait que rien ne manquait. Une vérification rigoureuse pourrait être effectuée plus tard, au moment où les marchandises seraient chargées sur le navire de Ramosé pour être transportées à Bouhen.
Les rouleaux à la main, il maîtrisa sa jubilation avant de se planter devant les marins.
— Où est le capitaine Roï ?
— Disparu, marmonna le plus âgé. Passé par-dessus bord.
D’un regard, Bak chercha confirmation auprès du gamin.
— C’est vrai ! L’orage a éclaté plus tôt que le capitaine s’y attendait, assura l’enfant avec une telle nervosité que le singe l’agrippa par le cou. Nous étions encore en train d’arrimer l’ébène. Dans ce brouillard, on ne voyait plus ses propres pieds. Le capitaine connaissait ces eaux-là mieux que je ne connais les taches de rousseur sur mes mains. Il avait grimpé sur la proue pour chercher un havre. Une vague immense s’est abattue sur nous, et puis il n’était plus là. Ouserhet et Maïa non plus, seulement on ne s’en est aperçu que plus tard.
L’histoire avait l’accent de la vérité, cependant…
— Comment avez-vous trouvé l’oued où votre navire gît à présent ?
— Les dieux nous ont pris en pitié ! Nous avons été précipités dans sa bouche, affirma le gamin, saisi d’une terreur respectueuse à cette évocation. On ne savait pas où on était, sinon on aurait peut-être pu sauver notre bateau.
— On se croyait en eau profonde, grommela son compagnon.
— C’est seulement en nous échouant que nous avons compris notre erreur, renchérit le garçon.
— Si le capitaine avait été avec nous, il aurait su, lui.
Bak imaginait fort bien le chaos qui avait dû régner, sans personne pour donner d’ordres, pour imposer une ligne d’action.
— Où avez-vous chargé cette précieuse cargaison ?
— À Kor, répliqua l’homme avant que l’enfant ait pu répondre.
Le regard que Bak lui lança aurait pu le dessécher sur place.
— Je sais précisément ce que vous avez pris à Kor : des peaux, de l’ébène et le sarcophage. Quant au cuivre, vous l’avez chargé il y a trois jours, et plus tard dans l’après-midi, vous avez vogué vers le nord.
Les yeux écarquillés de peur, l’enfant ouvrit la bouche pour parler. Son compagnon referma sa main autour de sa cuisse, et ses doigts s’enfoncèrent dans sa chair tel un étau, arrachant un cri au jeune garçon. Le singe se réfugia peureusement dans ses bras.
— En ce moment même, mon sergent medjai cherche tes camarades. Il les trouvera, sois-en sûr.
Frappant le genou de l’homme du bout de son papyrus, Bak prit une voix menaçante :
— Vas-tu me dire ce que je veux savoir, ou un autre parlera-t-il à ta place ? Seras-tu traité avec indulgence pour ta coopération, ou l’un de tes camarades partira-t-il de Bouhen lavé de tout soupçon, pendant que tu croupiras avec les autres dans les mines du désert ?
L’homme regarda le jeune garçon, dont les yeux le suppliaient d’être franc. Il cracha sur le côté comme s’il était obligé de marquer son mépris, puis se décida à parler, bourru et réticent.
— Cette nuit, nous nous sommes arrêtés environ à mi-chemin entre Bouhen et cette vallée. Sur la rive ouest du fleuve. Un coin isolé, trop stérile et aride pour y vivre. Un feu nous a guidés vers le rivage, où nous avons trouvé tout ce que tu vois ici. Nous avons chargé à la hâte, y voyant à peine, trébuchant dans la maigre lueur du feu jusqu’à notre navire où le capitaine Roï brandissait une torche. Quand tout a été déposé sur le pont, nous avons largué les amarres.
— Qui avez-vous rencontré là-bas ? Qui a remis ces objets à ton capitaine ?
— Nous n’avons vu personne, répondit le marin, baissant la tête comme si cette question le mettait mal à l’aise. La nuit était noire, sans le moindre rayon de lune. Loin du feu, on ne distinguait rien à deux pas devant soi. Peut-être que des gardes étaient postés, en tout cas on ne s’en est pas rendu compte.
Cette histoire invraisemblable rappela à Bak celles que son père lui racontait autrefois pour épuiser son imagination d’enfant, afin qu’il s’endorme. Et comme à ces récits mêlant mythes et aventures, il avait envie d’y croire.
— Peux-tu me montrer l’endroit ?
— Je pense que oui… On peut essayer, décida le matelot après un coup d’œil au gamin, qui lui aussi paraissait hésitant.
Un long sifflement en trilles résonna au loin. Un signal medjai. Bak se hâta de sortir pour scruter le chemin sinueux sur l’escarpement. Imsiba le descendait rapidement, suivi par un groupe disparate. Les marins disparus.
Plusieurs hommes de Ramosé fermaient la marche, pour prévenir toute tentative de fuite. Bak tourna la tête vers l’ouest embrasé par Rê, telle une flammèche rouge orangé à l’horizon. Il était trop tard pour charger le navire de Ramosé, trop tard pour lever la voile. Néanmoins, on pouvait considérer que ç’avait été une journée satisfaisante. Oui, plus que satisfaisante.